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LE LOTUS BLEU

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LE MESSGE D'ANNIE BESANT - Danielle Audoin

   Le Colonel Olcott a dit que la fondation de la S.T. avait été une évolution et non une création délibérée. Cette évolution ne s'est pas limitée aux premières années d'organisation de la Société : elle s'est continuée et se continue jour après jour. Si la Société est restée vivante, c'est parce qu'elle a été sans cesse revivifiée par tous les chercheurs de vérité qui se sont joints à elle, et qui ont su trouver dans l'enseignement inépuisable transmis par Madame Blavatsky des réponses aux besoins de leur temps, et tout particulièrement les leaders qui ont assumé la charge de la Présidence ou qui ont marqué leur époque en insufflant leur foi et leur dynamisme à tous les membres de la Société.

   L'apport de Madame Besant à la vie de la S.T. a été d'autant plus important qu'il s'est étendu sur une période de plus de quarante années. On peut considérer qu'elle a été, avec le Colonel Olcott, l'animatrice de la Société dès la mort de Madame Blavatsky, en 1891. Et, après la mort du Colonel, elle devint la deuxième Présidente de la S.T. et assuma cette charge jusqu'à la fin de sa vie, en 1933 : vingt‑six années de présidence, plus de quarante années de travail.

   C'est sous la présidence d'Annie Besant que la S.T. atteignit la stature mondiale que nous lui connaissons. La croissance rapide imprimée au mouvement par les fondateurs se poursuivit pendant le premier quart de ce siècle, et la Société se répandit à travers le monde entier.

   Pour caractériser Annie Besant, on ne peut mieux trouver que ces quelques mots qu'elle avait souhaités comme épitaphe sur son tombeau : 'Elle a cherché la Vérité'. C'est la recherche de la Vérité qui l'a menée à la découverte de la Théosophie après de dures épreuves et de nombreux combats. Comme pour beaucoup de personnes, beaucoup d'entre nous peut-être, la foi profonde de son enfance avait été balayée par l'étroitesse d'un dogmatisme sectaire auquel elle n'avait pu se soumettre Mais dans son cas, la flamme intérieure ne fut jamais éteinte et ce fut avec une énergie farouche qu'elle poursuivit une quête qui devait la mener, à travers l'athéïsme et la libre-pensée, à travers une action sociale et politique, jusqu'à sa rencontre avec La Doctrine Secrète et Madame Blavatsky. Tout ce qu'elle a fait, elle l'a fait avec ardeur, se donnant sans demi-mesures aux causes qui lui semblaient justes, et sacrifiant tout pour rester fidèle à la vérité, même partielle, qu'elle avait entrevue. De telles qualités, mises au service de la S.T., ne pouvaient manquer de communiquer au mouvement théosophique le dynamisme et le rayonnement qui l'ont caractérisé pendant le premier quart de ce siècle.

   La première rencontre d'Annie Besant avec la Théosophie eut lieu en 1882 ‑ H.P.B. ayant répondu à un article d'Annie Besant paru dans le journal The National Reformer, porte-parole de la libre-pensée. Annie Besant, à qui on demandait plus tard si, ayant rencontré H.P.B. dès cette époque, elle serait devenue son élève, avait répondu ceci : « Je crains bien que non, j'étais alors encore trop sûre de moi, trop amie des combats, trop sensible au blâme et à la louange. Il me fallait sonder plus profondément encore l'abîme de la misère humaine, sentir de façon plus aiguë le manque d'un plus haut savoir, avant de pouvoir dompter mon orgueil et, mettant de côté tout préjugé, me livrer à l'étude de la science de l'âme. »

   Cette déclaration d'Annie Besant est très importante, car elle montre quelle attitude doit être la nôtre si nous voulons que notre approche de la Théosophie soit profitable et durable. Nous devons avoir sondé la profondeur de la misère humaine, en nous‑mêmes et autour de nous, et senti le besoin d'un plus haut savoir pour apporter un peu de lumière dans l'obscurité qui enveloppe le monde ‑ senti ce besoin de manière urgente, comme le noyé ressent le besoin d'une bouffée d'air. Mais nous devons aussi être dépourvus d'idées préconçues, de préjugés, de cette certitude de soi qui ferme la porte à la compréhension d'un nouvel enseignement.

   Ce n'est donc que sept ans plus tard que Madame Besant prit connais­sance de La Doctrine Secrète, et l'adhésion fut instantanée. 'J'étais éblouie, écrit‑elle dans son autobiographie, aveuglée par la lumière qui me montrait, comme faisant partie d'un grand Tout, des faits isolés ou disjoints. Tout ce qui m'avait embarrassée, tout ce qui me semblait énigme, problèmes à résoudre, disparaissait soudain.' Cependant, elle ajoute avec beaucoup de lucidité : « En un sens, l'effet produit était illusoire ... le cerveau devant graduellement assimiler les vérités que l'intuition, plus rapide, a saisies. Mais la lumière avait perçu et, dans cet éclair d'illumination, je comprenais que c'en était fini de mes pénibles recherches ... que j'avais enfin trouvé la Vérité. »

   On pourrait dire que l'essentiel de l'enseignement théosophique est souligné dans cette déclaration : la Théosophie est une lumière qui montre les faits isolés ou disjoints comme faisant partie d'un grand Tout, et à cette lumière disparaissent les problèmes et les énigmes qui se posent au chercheur spirituel. Cependant, comme le remarque si justement Annie Besant, après le premier éclair d'intuition qui nous fait dire : « là est la Vérité », il nous faut graduellement assimiler les vérités perçues, si nous voulons que notre vie en soit transformée. Trop souvent, trop longtemps, nous nous contentons de l'éclair d'intui­tion qui a marqué notre rencontre avec la Théosophie et nous ne travail­lons pas à assimiler graduellement les enseignements. Et petit à petit, insensiblement, nous retombons dans une obscurité, ou une semi-obscurité, que n'éclaire que le souvenir de l'intuition. Si nous voulons que la lumière demeure vivante, et non pas seulement comme un souvenir, il nous faut entreprendre et poursuivre une étude sérieuse et une assimi­lation graduelle des enseignements théosophiques.

   On a pu dire que la formulation vaste et comme infinie de l'Occultisme par Madame Blavatsky a trouvé une forme facilement compréhensible et apte à apporter consolation à un grand nombre de personnes, dans les écrits d'Annie Besant. On peut noter que chacune de ces présentations a ses avantages et ses désavantages. Dans une formulation vaste et infinie comme celle des ouvrages d'H.P.B., il y a matière à une recherche infinie et aucun dogmatisme n'est théoriquement possible. Mais le néophyte peut s'y perdre. Dans une présentation plus accessible, on peut croire trop vite que tout est compris et ne pas faire l'effort de continuer la recherche. Cependant, il faut rendre justice à Annie Besant, comme à tous ceux qui ont en quelque sorte prédigéré l'enseigne­ment de Madame Blavatsky, d'avoir ainsi proposé un palier d'accès pour les débutants en Théosophie des premiers temps de la Société et même de tous les temps, et d'avoir ainsi permis une très grande diffusion de ces enseignements et une large croissance du mouvement théosophique.

   Il est évident que le fondement de l'enseignement se trouve dans la 'révélation' faite par H.P.B., directement inspirée par de Grands Êtres qui avaient la Connaissance, et que cette révélation est la source qui a inspiré Annie Besant et qui peut inspirer chacun de nous. Fondement ne signifie pas dogme. Madame Blavatsky a dit : « Dogme ? Foi ? ce sont là les piliers de droite et de gauche de toute théologie qui écrase l'âme. Les théosophes n'ont pas de dogmes, n'exigent pas de foi aveugle. Ce sont les grands Principes énoncés par H.P.B. qui constituent les fondements de l'enseignement, et à partir de ces grands Principes, chacun doit réfléchir par soi‑même. » Il ne sert pas beaucoup à la Société, disait Annie Besant, d'avoir un grand nombre de membres qui se font seulement l'écho de ce qui a été dit, qui citent au lieu de réfléchir eux‑mêmes.' Nous reviendrons sur ce point, mais voyons d'abord comment Annie Besant présentait la Société Théosophique à ceux qui y demandaient accès.

   Dans son 'Adresse aux Nouveaux Membres', évoquant le premier but, elle précise que la S.T. ne prétend pas fabriquer la Fraternité Universelle. « Elle est déjà là, dit-elle, elle existe, les hommes sont frères, qu'ils le sachent ou non. Nous ne pouvons pas la détruire, car tous sont frères parce qu'ils tirent leur vie de la Vie Une ... Ce que nous faisons en fait est de reconnaître la Fraternité ... la vérité de la Fraternité, et cette reconnaissance a beaucoup d'importance parce qu'elle aide les autres à la reconnaître aussi. » Sur cette déclaration d'Annie Besant, nous pouvons faire deux remarques : d'abord que la Fraternité théosophique n'est pas une notion sentimentale, mais qu'elle est la reconnaissance d'une Loi, et que c'est seulement par l'étude et l'assimilation des Grands Principes théosophiques que nous pouvons la recon­naître comme telle. Il faut que la notion de l'Unité de la Vie soit devenue pour nous quelque peu tangible pour que cette reconnaissance puisse en découler, entraînant une façon de vivre fraternelle, spirituellement fraternelle. C'est une conséquence inévitable : celui qui voit l'Unité de la Vie, voit aussi la Fraternité, et s'il la voit, il la vit. « Vous devriez tous être un petit centre de Fraternité, en vertu du fait que vous avez reconnu que c'est la Loi de la Vie », dit Annie Besant.

   Cela nous amène à la seconde remarque. Annie Besant dit : « Cette reconnaissance a beaucoup d'importance parce qu'elle aide les autres à la reconnaître aussi. » Ainsi, c'est en approfondissant notre étude, notre prise de conscience des grandes Lois de la Manifestation, que nous aidons le mieux les autres à les reconnaître. Ce n'est pas en prêchant la Théosophie mais en essayant de la vivre que nous contribuons le mieux à sa diffusion. « La vie que mène une personne, dit encore Arinie Besant, a beaucoup plus d'importance qu'aucun des mots que peut prononcer le plus habile des orateurs. »

   Comme nous l'avons dit, celui qui voit l'Unité de la Vie voit aussi la Fraternité, et s'il la voit, il la vit . Et cela nous amène à prendre en considération l'éthique théosophique. Cette éthique, qui nous aide sur le chemin d'une vie authentiquement fraternelle, n'est pas un code de bonnes manières. Apprendre de bonnes manières, c'est apprendre un comportement extérieur qui ne change pas forcément le cœur de l'homme. Il s'agit d'une sorte de placage, ou de camouflage, qui peut être balayé par des circonstances inhabituelles, inattendues.

   L'éthique théosophique n'est pas imposée de l'extérieur. Elle découle pour chacun de l'étude des enseignements et de la prise de conscience de leur vérité. Aucune conviction, et à plus forte raison aucune éthique, ne peuvent être imposées de l'extérieur. La compréhension la croissance intérieure, est une affaire individuelle, longue et difficile, qui doit être poursuivie avec sérieux et persévérance, et qui alors s'accompagne d'une éthique spontanée, venant de l'intérieur et transformant naturellement notre manière de vivre.

   Il ne sert à rien d'accepter une idée comme vraie sur la foi d'un autre. Dans une conférence faite à Londres en 1919, intitulée 'La Neutralité dans la Société Théosophique', Annie Besant dit ceci : « Le chercheur de vérité n a pas besoin que quelqu'un d'autre cherche à la lui imposer. Il lui faut l'élaborer par lui-même ... C'est une affaire de croissance intérieure, de développement intérieur, et nul, si grand, si sage soit-il, ne peut donner la conviction de la Vérité pour nous la faire assimiler ... Ce ne peut être le fait que du Dieu en nous. C'est le vrai en nous, reconnaissant le vrai hors de nous. Et, si on cherche à hâter le processus par quelque pression extérieure ... on tarit la précieuse source de vérité, on introduit des motifs secondaires, qui amoindrissent la pureté de cette vision intellectuelle, et en touchant à sa pureté risquent d'en retarder l'épanouissement.

   Chacun doit reconnaître par lui-même et pour lui-même la Vérité, et dans cette quête, chacun est libre d'exprimer son opinion à condition de ne pas réclamer une plus grande liberté d'expression pour sa propre pensée que pour celle des autres. « Il y a, dit Annie Besant, parfaite liberté d'affirmation comme de dénégation, mais le scepticisme ne doit pas réclamer des droits d'expression plus grands que la connaissance. »

   Bien qu'une telle attitude soit parfois difficile à vivre, bien qu'il faille exercer le discernement pour savoir où finit la liberté de pensée et où commence la déviation, nous devons comprendre que la découverte de la Vérité ne peut venir que de l'intérieur, que pour chacun la quête doit commencer là où il est, avec ses idées, ses préjugés, son conditionnement ... Si tout cela était réduit au silence par l'obli­gation d'adhérer à un système de pensée soi-disant théosophique, mais en fait dogmatique, il n'y aurait aucune possibilité d'assimilation profonde, l'enseignement resterait théorique et la connaissance superficielle.

   Les Fondateurs ont frayé un chemin pour la découverte de la Vérité, tels des pionniers. Suivre leur exemple, ce n'est pas marcher sur le sentier qu'ils ont tracé, c'est frayer nous aussi un chemin neuf.

   En 1930, parlant du futur de la Société, Annie Besant disait : « Quand une société existe depuis de longues années, elle court le danger d'être cristallisée dans ses pensées et ses modes d'actions. » En effet, de nombreux chercheurs ont tracé des chemins avant nous et la tentation est grande de marcher sur les sentiers battus sans faire nous‑mêmes l'effort de débroussailler, de réfléchir par nous‑mêmes, de tester les fragments de vérité que nous croyons avoir découverts. « La vitalité de la Société dépend, dit Annie Besant, d'un mental ouvert à la possibilité de nouvelles pensées, de nouvelles idées, chacune devant être étudiée, jugée selon sa valeur, selon le bienfait de tous, du monde entier. » Le mental a tendance à se répéter, c'est cela marcher sur les sentiers battus. Un esprit ouvert, selon Annie Besant, essaie de voir si une croyance a besoin d'être révisée, si elle doit être adaptée aux nouvelles circonstances, rafraîchie par une nouvelle vie intellectuelle. Par exemple, la prise en considération des découvertes scientifiques peut être un moyen de rafraîchir les convictions théosophiques.

   Annie Besant dit que nous avons peur des idées nouvelles parce que probablement nous ne sommes pas suffisamment développés pour apprécier à première vue la valeur d'une pensée. Et nous avons une certaine répugnance à essayer de l'apprécier, un recul devant l'effort, mais selon elle, il n'y a pas de danger à examiner et réexaminer une vérité : plus nous l'examinons, à la lumière de nouvelles pensées, plus elle devient illuminante pour nous. Nous devrions tester et retester nos conclusions intellectuelles et émotionnelles, 'avec une foi splendide dans le pouvoir victorieux de la Vérité'.

   La Société Théosophique ne peut être vivante que si elle est adaptée aux besoins de son temps. Comme nous l'avons dit, elle n'est pas le fruit d'une création mais d'une évolution. Nous devons donc la fonder à nouveau chaque année, chaque jour même, et pour cela être ouverts aux nouvelles pensées qui nous sont proposées, à condition de toujours les considérer à la lumière de l'enseignement fondamental de la Théosophie.

   Peut-être pourrons-nous être encouragés dans notre recherche par cette affirmation d'Annie Besant dans son compte-rendu de La Doctrine Secrète : ' Le Sentier de la connaissance est ouvert à tous ceux qui veulent payer le droit d'entrée, demandé à la porte ... et ce droit d'entrée est le renoncement à toute chose par amour pour la Vérité Spirituelle, ainsi que la bonne volonté de mettre tout ce qui est conquis au service de l'homme, sans en garder une parcelle pour soi.'
 

 

Vers une Nouvelle Perspective - Par Radha BURNIER

   'Le monde est beaucoup trop en nous'. Il enferme l'individu dans les problèmes et les exigences de la vie quotidienne avec des changements inattendus et même désagréables. Les difficultés de l'homme commencent dans la tendre enfance, peut-être parce que ses parents sont indifférents ou parce qu'ils ne savent pas comment l'aider. Plus tard, les problèmes se multiplient - à l'école ou au collège, au cours de la vie conjugale, avec les tensions ajoutées par la pratique d'une profession ou l'administration des biens. La vie accumule de nombreuses responsabilités - les exigences d'une situation particulière, les personnes auxquelles on est lié, la famille et les collègues professionnels. Les circonstances entraînent chacun dans des actions involontaires.

   Les gens peuvent avoir l'impression qu'ils ont un certain choix dans le mariage, dans les amis qu'ils se font ou dans les intérêts qu'ils cultivent. Mais le 'choix' est souvent tout à fait illusoire. Le mariage peut apparaître comme le résultat d'un libre choix, mais, en fait, les circonstances mettent l'individu en contact avec un nombre très limité de gens, et ses impulsions intérieures, entrant en jeu dans ce contexte et ce cercle particuliers, créent pour lui un 'choix' qui n'est pas un véritable choix. Plus ou moins, il 'tombe dans les bras' de la situation ; s'il est assez intelligent, il peut tirer le meilleur parti de cette situation.

   Depuis la tendre enfance, les circonstances extérieures ont façonné l'individu selon un modèle et l'ont pourvu de valeurs qu'il a assimilées inconsciemment. Elles sont la source des impulsions cachées qui se manifestent en action. En Orient, on parle de 'l'esclavage du karma'. Karma n'est pas une loi compliquée à l'œuvre dans l'univers ni un processus abstrait. Karma se manifeste dans la vie de l'homme accablé par son environnement et par les conditions extérieures. L'homme est amené à des actions et à des poursuites involontaires parce que, depuis ses plus jeunes années, il absorbe, tel une éponge, les idées et les valeurs qui prévalent autour de lui. Ces valeurs sont de différentes sortes et l'individu est souvent inconscient de leurs implications. Il peut les modifier un peu mais, néanmoins, il accepte le conditionnement. Ses poursuites, qui apparaissent comme étant librement choisies, proviennent du terrain constitué par les notions qu'il a absorbées.

   Ce que les gens appellent 'le monde' comprend de nombreux attraits. Il y a l'attrait du succès, de l'argent, du pouvoir et du plaisir. Ce sont comme des lumières brillantes au loin, et la vie d'un individu consiste généralement à se diriger vers elles. Mais elles sont comme le feu follet qui n'a qu'un semblant d'existence. Elles correspondent aux poursuites du mental, basées sur des notions, des idées et des valeurs inconscientes ou partiellement conscientes. Le désir projette les objets de désir et nous nous imaginons que ceux-ci ont une existence réelle. Comme beaucoup de gens les voient, ils acquièrent une réalité illusoire, mais c'est seulement le désir qui en fait des objets.
...

   L'individu adopte des attitudes en relation avec les gens, les choses, les idées ; il y a des pensées qui naissent en lui ; des affiliations qu'il forme ; des antagonismes dont il souffre. Toute cette complexité de sympathies et d'antipathies, d'espoirs et de craintes, prend naissance dans sa conscience à partir des valeurs qu'il a assimilées. Ainsi, chaque homme fait son chemin dans la vie, en étant la plupart du temps inconscient de ce qui se passe en lui, ne se rendant pas compte de ce qu'il poursuit ni pourquoi il le poursuit, s'imaginant que le monde contient des objets après lesquels il doit courir, et ainsi projetant une image du monde qui ne correspond pas à la réalité. Ainsi pour chaque personne il y a un monde qui est comme un mirage jaillissant de sources cachées en lui-même et qu'il prend pour le monde réel.

   L'essence de la mondanité réside dans l'absence de conscience (Avidya) de ce qui nous arrive, dans l'absence de conscience du fait que 'le monde' est construit par notre mental, qu'il a sa source en nous-mêmes. La mondanité naît du fait d'ignorer que ce qui est projeté par le mental ne correspond pas à ce qui est. Si nous n'étions pas aveugles, nous ne serions pas mondains. L'homme qui voit - l'homme intelligent - se rend compte que ce qui est caché en lui-même l'incite à une variété d'actions, d'attitudes, de positions, d'affiliations et de rejets, qui tous semblent être des actions libres mais qui en fait ne le sont pas. L'absence de conscience de ce qui se passe à l'intérieur n'est pas seulement absence d'intelligence mais absence de liberté, parce qu'elle permet au 'monde' de pousser l'individu dans des modèles de pensée, dans des modes d'action, dans des ornières et des routines.

   Bien que le monde soit trop en nous en un sens, dans un autre sens la plupart d'entre nous l'ignorent totalement. Nous ne sommes pas 'dans le monde' parce que nous sommes inconscients et insouciants de ce qui lui arrive. Il y a une pauvreté épouvantable et largement répandue, et une tyrannie dans la plus grande partie du monde, qui supprime des êtres humains, les oblige à obéir par la peur, réduit leur dignité, les prive de la possibilité d'éveiller ce qui est profond et subtil dans la conscience humaine. Le monde libre représente vraiment une superficie très restreinte. Il y a la cruauté inimaginable que l'homme commet sur les animaux et sur ses compagnons humains. La torture est acceptée comme faisant partie de la police d'état par presque tous les pays du monde. Quand l'anarchie augmente, la tendance est à la représentation, à l'état monolithique. Mais tout ceci, qui fait partie du monde, n'est pas dans la conscience de la majorité des gens sauf comme une information occasionnelle. Ainsi le monde continue tandis que chaque individu vit sur sa propre île, enfermé dans ses préoccupations particulières - sa famille, ses anxiétés et ses ambitions. Il ignore le reste du monde avec sa beauté et ses tragédies.

   Le monde d'aujourd'hui est un monde de terrible insécurité, politique, économique et sociale. Il y a de nombreuses causes à cela. La population grandissante, entraîne la diminution des ressources et l'augmentation des tensions. Les gens réclament de plus en plus d'objets et se sentent en insécurité lorsqu'ils voient que les ressources se réduisent. L'insécurité ne peut qu'engendrer la peur et ceci est visible partout dans les agitations, les grèves, les groupements de personnes pour protéger leurs propres intérêts. Ainsi le monde devient de plus en plus divisé lorsque les gens associent leurs ressources pour surmonter leur insécurité et leur peur.

   Quand il est effrayé, quand il se sent menacé par ce qui arrive autour de lui, chaque homme s'enferme davantage en lui-même. En Inde, où, dans le passé, les gens souffraient peu de l'envie, où ils regardaient ceux qui avaient plus qu'eux avec des yeux paisibles et un aimable contentement, on trouve maintenant une augmentation de l'agression et de la jalousie nées de la peur. Chaque personne qui se sent menacée renforce sa carapace et consolide les affiliations qui, pense-t-elle, la protégeront. Ses préjugés sont aussi renforcés. Quand la vie est pleine de peur et de pression, le mental humain perd son sens de la perspective. En l'absence de perspective, il ne peut y avoir la compréhension de ce qui se passe, ni la possibilité de résoudre les difficultés. On ne peut prévoir le danger si le regard est focalisé avec une étroitesse de vue sur ce qui est juste devant soi. Un homme qui se tourmente pour un peu de boue sur la route et marche la tête baissée peut tomber dans un précipice. Le besoin du moment qui monopolise l'attention rend impossible le fait de voir ce qui a besoin d'être vu, et plus encore le fait de trouver une réponse au problème. L'étroitesse de vue de l'homme préoccupé de lui-même paralyse sa vision et frappe son mental d'incapacité.
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   Un mental qui a une prédilection pour une chose ou une autre ne peut avoir de perspective. La partie à laquelle il s'attache peut lui sembler de grandes dimensions, mais ce n'est qu'une partie. Un mental qui fonctionne par fragments selon les convenances du moment s'illusionne parce qu'il ne peut pas voir le tout. Avoir un sens de perspective et être conscient de résultats plus larges signifie non seulement que le mental ne doit pas être partial mais qu'il doit être sensible. Quand il y a insensibilité, il y a étroitesse de vue. Si le mental ne voit que l'évident, le concret, s'il ne peut voir ce qui est subtil, ce qui réside sous la surface, s'il ne peut répondre à ce qui n'est pas exprimé, aux suggestions venant de l'intérieur, beaucoup de choses lui échappent. Pour voir le tout, le mental et le cœur doivent devenir plus sensibles.

   L'insécurité, comme nous l'avons dit, entraîne des gens dans des préoccupations égocentriques. Il y a une poursuite incessante des objets de désir, de tout ce qu'un homme peut obtenir, parce qu'il sent qu'en un instant il peut les perdre pour toujours. L'entraînement vers le plaisir, ou tout entraînement qui a une motivation personnelle, rend insensible. L'insécurité conduit à affirmer sa propre position, à se définir soi-même comme Musulman, Juif, Indien ou autre. Les identités que nous nous donnons, les affirmations que nous faisons de notre propre personnalité, sont toutes des symptômes de l'étroitesse de vue née de la préoccupation et de la motivation égocentriques qui créent l'insensibilité. L'identité avec une fonction, en tant qu'ouvrier, fonctionnaire, homme riche, homme pauvre, l'identité avec l'apparence physique, naissent, comme nous l'avons dit, de facteurs de conditionnement qui agissent depuis la naissance. Etre intelligent exige qu'on voit tout ceci et qu'on s'en défasse.

   Le premier but de la Société Théosophique parle de former un noyau de Fraternité Universelle sans distinction de race, credo, caste, sexe ou couleur. Il y a d'autres distinctions qui ne sont pas mentionnées. Cela implique qu'on doive aller profondément en soi-même pour nier toutes ces valeurs, idées et notions qui, se tenant cachées à l'intérieur du mental, projettent les objets de désir et les nombreuses illusions auxquelles nous nous attachons. Être Théosophe signifie être libre, apprendre à regarder intelligemment, à trouver en soi-même cet état qui est pureté et austérité. Si on peut renoncer aux poursuites, cesser de se créer des illusions, si on n'affirme sa personnalité d'aucune manière, on acquiert une simplicité absolue. La simplicité n'est pas une affaire de vêtements extérieurs ou de circonstances. C'est un état qui naît quand on ne s'attache à rien. C'est à ce stade de simplicité, de Samnyasa ou austérité, qu'on peut découvrir la sagesse afin de résoudre les problèmes de l'humanité et de faire du monde un endroit meilleur. Il est urgent d'opérer un tel changement.
Extrait - Il n'y a pas d'autre chemin - Editions Adyar

Travailler pour la cause commune - H.P.Blavatsky

   Nombreux sont les membres énergiques de la Société Théosophique désireux de travailler, et de travailler réellement. Mais pour prix de leur aide, ils veulent que tous les travaux soient accomplis à leur manière, et non à celle de quelqu'un d'autre. Et si cela ne se fait pas, ils sombrent dans l'apathie ou quittent définitivement la Société, en déclarant haut et fort qu'ils sont les seuls vrais théosophes. Ou bien, s'ils restent, ils s'efforcent de faire valoir leur propre méthode de travail au détriment de tous les autres travailleurs sérieux. Ceci est un fait, mais ce n'est pas la Théosophie. Cela n'aboutirait qu'à voir la Société bientôt divisée en diverses sectes.

   Est-ce là une perspective souhaitable pour la Société Théosophique ? Cette séparativité rime-t-elle avec l'Altruisme de la Fraternité Universelle ? Est-ce là ce qu'enseignent nos nobles Maîtres ? Frères et Sœurs, la décision de voir cette Fraternité accomplie ou non repose entre vos mains. Vous travaillez, et vous travaillez beaucoup : mais afin d'œuvrer réellement à notre Grande Cause, il convient d'oublier toutes nos conceptions personnelles sur les façons d'entreprendre les travaux à accomplir. Que chacun d'entre nous travaille à sa manière, sans chercher à imposer ses idées de travail à ses voisins. Souvenez-vous comment l'Initié Paul mit en garde ses correspondants contre leur tendance à être sectaires, au sein de l'Église chrétienne primitive, disant : «Je suis de Paul, et moi d'Apollos » (Corinthiens, I,12), et faisons profit de cet avertissement. La Théosophie est fondamentalement non sectaire, et travailler pour elle constitue l'entrée vers la Vie Intérieure. Mais seul peut y pénétrer celui dont l'esprit de Fraternité est le plus haut et le plus authentique ; toutes les autres tentatives pour y pénétrer seront vaines ou anéanties sur le seuil.

   Mais Karma réconciliera toutes nos différences d'opinion. Un «  compte » rigoureux de nos véritables travaux sera tenu et les « salaires » correspondants seront mis à notre crédit ; mais un compte tout aussi rigoureux recensera les entraves auxquelles nous soumettrons nos voisins au nom de récriminations personnelles. Croyez-vous qu'il soit indifférent d'entraver la force de la Société Théosophique - quel que soit le dirigeant qui la représente - dans l'accomplissement du travail qui lui a été assigné ? Voilà pourquoi, aussi sûrement qu'une force karmique est à l'œuvre derrière la Société, aussi sûrement cette force exigera le compte de toutes ces entraves - et celui qui pense pouvoir opposer sa faible personne à l'exécution des tâches fixées est bien téméraire et ignorant.

   Voilà donc pourquoi «l'Union fait la force », pourquoi tout porte à dépasser les différences personnelles pour toutes les fondre en un travail commun envers notre Grande Cause.

(Extrait du second message de HPB à la Section américaine, 1889)
The Theosophist, mai 2013

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