Parcourir la page vers le haut Parcourir la page vers le bas

LE LOTUS BLEU

Le Lotus Bleu est le magazine de la Section Française.
Vous pouvez vous y abonner : 35€ pour la France, 38€ pour l'étranger. 10 numéros par an.

Votre règlement est à adresser à l'ordre de:
Socìété Théosophique de France
Adresse: 4 Square Rapp,
75007 Paris


La Transformation de Soi, une Exploration dans l'Inconnu - Par Tran-Thi-Kim-Diêu

   Partout où nous promenons notre regard dans la nature, nous constatons qu'elle est soumise à une constante transformation. La surface terrestre est façonnée par les éléments naturels, par la végétation qui, elle-même, subit la marche des saisons. Au manteau immaculé de neige couvrant un sol ensommeillé succèdent les prés verdoyants. Sur des branchages hirsutes dénudés apparaissent des feuillages luxuriants et des bourgeons gorgés de sève printanière. L'or éclatant des champs de blé se dispersera avec les rayons du soleil, entraînés par l'automne dans la diaprure des forêts.

   Chaque espèce des règnes minéral, végétal et animal subit en termes de siècles, voire de millénaires, des transformations qui modifient son aspect et son comportement. Dans ce qui est manifesté, la transformation joue un rôle fondamental, celui de l'élément dynamique qui permet à ce qui est potentiel dans la nature de se manifester ou de se déployer pleinement. Dans le même ordre d'idées, la transformation est la condition de base pour la manifestation de la vie universelle. Selon la tradition chinoise, le Sage Confucius, en observant les phénomènes de la nature, s'exclama : 'Ainsi vont les choses. Tout s'écoule comme un fleuve immense, tranquille, ininterrompu'.

   Ce 'fleuve immense, tranquille, ininterrompu' est l'image qui suggère le flux de la vie universelle qui se déploie sans cesse dans le processus de l'Évolution. L'Évolution n'est autre qu'une série de transformations, mais pas n'importe lesquelles. En effet, quand on parle de transformation, on pense aux multiples modifications de la forme, sans imputer à ces modifications ni une séquence spéciale ni un but particulier. Il n'en est pas de même quand il s'agit de l'Évolution où les transformations sont nécessairement dirigées dans un but de perfectionnement. Bien plus, dans le processus de l'Évolution, les transformations ne sont que des étapes toutes nécessaires au modus operandi de l'Évolution qui œuvre avec intelligence.

   L'intelligence sous-tend l'univers. Pour remarquer cela, il suffit de tourner les yeux vers le ciel - le ciel constellé de myriades d'étoiles et de soleils, dispersés dans l'espace, grand à couper le souffle. Il suffit également d'observer une fleur, la disposition de ses pétales, leur forme et leur couleur. L'intelligence œuvre aussi bien dans la puissance de l'énergie qui fait mouvoir les corps célestes que dans la délicatesse d'une créature éphémère. Le mouvement des étoiles, l'éclosion d'une fleur, la condensation des cristaux de glace ainsi que le vol d'une bande d'oies sauvages et bien d'autres phénomènes observés font transparaître l'harmonie qui suggère l'unité profonde de tout ce qui est manifesté.
   Les étoiles, les soleils passent après des éons. Les fleurs, les cristaux de glace, les créatures disparaissent après une plus courte durée. Ce qui les unit n'est assurément pas le temps. Ce qui les unit est cette vie sous-jacente qui les ani-me, qui s'exprime à travers eux. Elle s'exprime à travers les grandes choses aussi bien que les petites choses, à travers ce qui dure aussi bien que ce qui passe. Cette vie est inhérente à toute chose qui existe, comme il est dit dans le Tao Tê King :'L'essence du ciel est la pureté'

L'essence de la terre est la tranquillité L'essence des créatures est la vie'.

   L'essence des créatures, qui est la vie, s'exprime en flux perpétuel dans les formes les plus diverses. Par son mouvement puissant, elle élimine ce qui est superflu et inutile, ce qui embarrasse la marche vers la perfection. Avec intelligence elle guide toutes les créatures, même dans les méandres de leurs détours. Par sa patience éclairée, elle n'a pas de préférence pour une créature ou pour une autre car toutes sont issues de l'Unique. A toutes les créatures elle offre un chemin ouvert, aussi vaste que l'espace, qui conduit inexorablement vers le Suprême.

   Par conséquent, grâce aux transformations successives amenées par la vie, les créatures de tous les règnes de la nature bénéficient du mouvement de l'Évolution. Elles s'y trouvent entraînées. Obéissant inconsciemment à l'ordre naturel en vivant selon leurs instincts et selon les lois qui régissent leur espèce, elles se laissent charrier par et dans le grand fleuve de l'Évolution sans y apporter ni obstacle, ni coopération. Ainsi elles progressent en toute innocence dans une totale absence d'intention personnelle.

   Il en est tout autrement lorsqu'il s'agit de l'être humain. Parmi toutes les créatures en général et parmi les êtres sensibles en particulier, l'être humain est le seul qui soit apte à choisir, soit résister à ce mouvement de l'Évolution, soit y participer, les deux consciemment. A la différence des créatures des autres règnes, l'être humain est capable de transformation de soi. Il en est ainsi car l'être humain est le seul être sensible qui soit conscient de lui-même. Il est le seul capable de dire 'je'. C'est-à-dire de s'objectiver en formant une image de lui-même dans sa conscience.

   Comme cette objectivation de soi qui fait dire 'moi je' s'opère par le mental, la transformation de soi doit commencer dans le mental. Celui-ci étant le point de départ de l'action extérieure, quand la transformation de soi dans le mental est effective, elle transforme le monde, puisque ce dernier n'est que le prolongement de ce qui se passe dans le mental de chaque individu.

   La transformation de soi dans le mental est effective et réelle quand elle n'est plus seulement un jouet intellectuel et quand elle cesse d'être un rêve à l'état de veille. En effet, une idée, tout comme un mot, n'est pas la chose à laquelle l'idée ou le mot doit correspondre. La faculté de projection du mental qui cause l'objectivation - peut se saisir de l'idée de la transformation de soi, comme de toute autre, pour en bâtir une théorie intellectuelle qui va lui servir de jouet.

   De même, la transformation de soi peut aussi être éventuellement un rêve à l'état de veille où se trame une sorte d'idylle entre l'individu et l'image idéalisée de lui-même. Quand le mental entend parler de transformation de soi, il projette immédiatement la question : transformation de soi en quoi ?, puis il projette des modèles tous aussi gratifiants et sécurisants les uns que les autres, gratifiants et sécurisants pour l'individu car ils sont construits à partir de ce que l'individu a connu auparavant. De cette idylle naît le conflit entre l'être actuel et l'être idéalisé, entre ce qu'il est pour le moment et ce qu'il croit ou pense devoir être. Mais toute image idéalisée aussi bien que tous ces modèles n'ont aucun rapport avec la réalité.
...

   Se transformer, qui est explo-rer la vie, implique un sens aigu de l'observation. Observer afin de déce-ler la signification profonde cachée par l'apparence des êtres et des choses. Observer c'est regarder tranquillement les phénomènes, les évènements, les objets, les êtres autour de soi. Tous, ils constituent autant de miroirs qui reflètent celui qui observe, tant ils suscitent de réactions à l'intérieur de lui. Bien plus la transformation de soi n'est pas seulement une exploration dans la vie. Elle est également une exploration dans l'âme. Regarder ses réactions à l'intérieur, suscitées par l'extérieur, revient à explorer la manifestation de la vie à l'intérieur de soi.

   Un regard tranquille est exempt d'émotion, de sentiment, de jugement, de culpabilisation, de justification, de gratification de soi.

   Ce regard n'est pas de l'introspection analytique semblable au jeu du chat et de la souris, chaque fragment de soi constituant le chat ou la souris pour les autres fragments. L'analyse fera aggraver à long terme la tendance égocentrique et conduirait dans certains cas aux idées fixes et à l'obsession. Il en résulte, dans tous les cas de figure, une cristallisation du moi et une plus grande difficulté à se regarder correctement à la manière d'un explorateur qui observe.

   Ce regard d'explorateur s'en tient strictement à la réalité de ce qui est. Pas de projection de modèle. Pas de spéculation d'aucune sorte au sujet du futur. Or, le fait qu'il ne peut exister de modèle préalable à la transformation de soi ne veut pas dire qu'elle aura un parcours chaotique. Pas plus qu'elle sera fantaisiste. Explorer la vie peut faire perdre la vie. On ne peut donc partir à l'improviste. Un minimum d'ordre est nécessaire pour faire apparaître la tranquillité, condition indispensable d'une observation juste.

   Cet ordre intérieur ne peut naître d'une vie désordonnée, faite de motivations diverses. Les mouvements hésitants d'un serpent à plusieurs têtes illustrent bien ce genre de vie humaine déchirée par des motivations qui se contrecarrent les unes les autres. L'individu est ballotté à son insu parmi une multitude de désirs contradictoires créant inévitablement des courants d'actions et de réactions qui sans cesse s'entrechoquent, s'annulent ou s'embarrassent de manière chaotique. L'Hydre mythologique est une image allégorique très suggestive de ce moi dont la structure est l'antithèse même de l'Unité.

   N'ayant aucune réalité, ce moi n'est qu'une projection, une objectivation de la manifestation de la Vie commune à toutes les créatures. Étant une projection, ce moi demande constamment à être ravivé par un acte volitionnel, la plupart du temps inconscient. De cet acte volitionnel sont nés toutes sortes de désirs qui sont des activités intérieures. Et de ces désirs sont nées toutes sortes d'activités extérieures. Toutes ces activités, intérieures et extérieures, sont destinées à sauvegarder le moi.

   Elles sont un tourbillon qui obscurcit le mental, pervertit l'observation à l'extérieur et empêche l'observation à l'intérieur; la vision erronée est engendrée. Tous les points de vue erronés proviennent de cette vision erronée. Les choses se passent ainsi : pour l'individu qui n'est pas clair en lui-même, toute observation est faussée car, selon le mot de Platon : 'L'homme est la mesure de toute chose'.
...

   Outre l'observation et l'ordre intérieur, la persévérance est nécessaire à la transformation de soi. En effet, comme dans toute exploration, il faut aller de l'avant, sans cesse, et ne pas se contenter de ce que l'on a découvert. Bien que chaque découverte apporte un plus grand émerveillement, on doit être mû par 'la nostalgie de l'inaccessible' qui nous appelle de l'autre rive, à travers l'écran de l'apparence. Se contenter d'une découverte est semblable au fait de marquer le pas. Il faudrait se mouvoir, aller plus loin et plus loin, encore plus loin, complètement, jusqu'à la rencontre de la Nature propre de l'existence.

   A chaque pas, les formes préexistantes meurent. Elles peuvent être des images de soi que l'on a amoureusement entretenues. Elles peuvent être aussi bien des croyances intellectuelles qui nous ont sécurisés qu'une démarche mentale ou une façon de travailler, etc. Il faut les laisser mourir de leur belle mort, sans les retenir. En ce qui concerne les formes nouvelles, l'individu ne peut rien ; la vie se chargera de les apporter ; ce dans le respect de la globalité, car, comme nous l'avons vu, elle œuvre partout avec cette intelligence qui ordonne l'univers, depuis les particules, les pétales d'une fleur, jusqu'aux étoiles. L'homme se croit-il capable d'échapper à cette intelligence ?
...

   Par conséquent, la quatrième nécessité, après l'observation, l'ordre intérieur, la persévérance, en vue de la transformation de soi est un sentiment de déférence et de confiance envers la Vie-Une qui est l'essence des créatures et la manifestation de l'Être Suprême. Ce sentiment fera décroître le sens de la séparativité. Ainsi apparaîtra un sens de la globalité qui donnera naissance à la compassion.

   Le sens de la globalité fera ressortir le fait que chacun est une partie intégrante de l'Existence-Une. L'être humain peut bénéficier naturellement du courant de l'Évolution quand existe en lui ce sentiment de déférence et de soumission à la Volonté du Suprême qui veut le bien de tous. Il commence à nager, pour ainsi dire, dans le même sens que le courant évolutif universel. En d'autres termes, il cesse de créer, par sa volition personnelle, des obstacles à l'Évolution naturelle. Cette dernière peut alors œuvrer en toute liberté dans l'individu ainsi transformé. Et la façon dont elle œuvre est tout à fait surprenante, car inimaginable, comme la terre ferme pour le poisson.

   L'observation accompagnée de ce sentiment de déférence envers la Vie-Une provoquera et facilitera la transformation de soi. Celle-ci se résume en un immense et continuel apprentissage où tout être, tout évènement, tout objet, peuvent servir d'instructeurs. C'est un apprentissage où se fait l'exploration vers le neuf, vers ce qui n'est pas connu. Cet apprentissage permet de briser le cocon déjà formé de soi-même en cassant les barrières mentales qui isolent les êtres les uns des autres et en détruisant la mécanique des automatismes.

   Le neuf qui est l'inconnu ne peut se découvrir par les automatismes qui sont des répétitions du connu. Les automatismes sont, pour ainsi dire, autant de ventouses psychologiques qui font adhérer le mental à l'ignorance qui est la racine de l'inconscient. L'apprentissage fait comprendre. La compréhension est la mise en lumière des zones inconscientes de l'être afin que celles-ci s'activent et deviennent éclairées. C'est ainsi que la compréhension fait reculer l'ignorance.

...

   L'apprentissage de la vie, quand il est véridique, englobe nécessairement l'apprentissage de la mort qui est la seule certitude de l'existence. Entre la naissance sur laquelle aucun contrôle tangible n'est possible, et la mort qui nous attend, implacable, au bout du chemin, s'étend la durée de l'existence qui n'est qu'un tissu de relations. A travers elles se révèle l'expression de la vie qui se manifeste à l'intérieur des êtres. En d'autres termes, à travers les relations se révèle l'expression de l'âme.

   Alors que cette expression s'écoule tranquillement et librement dans l'être dont l'intérieur est clair, en ordre, elle rencontre des obstacles créés par tant d'activités égocentriques chez l'être qui refuse la transformation de soi. La clarté de la vie avec toute sa beauté dont parlent les sages, ainsi que les instants privilégiés où tout paraît lumineux aux yeux de certains poètes, se trouvent     obscurcis par ce tourbillon égocentrique. Le monde devient alors ténèbres nées de l'ombre projetée par ce tourbillon.

   Dans les ténèbres de ce monde égocentrique, il n'y a pas de sécurité car l'ombre que projette le moi est une insécurité grandissante. Il importe de s'y orienter de façon à ne pas se perdre dans le labyrinthe des ombres multiples du moi. Le sens de la globalité, né de la déférence envers la Vie-Une, devrait donner une sorte d'orientation générale aux mouvements effectués dans ce monde. Un poème Zen dit : 'Dans les ténèbres du monde, allume la mèche du cœur pour éclairer ta route'. La route est d'autant plus longue que l'ombre du moi est épaisse. La mèche du cœur qui est la compassion est d'autant plus nécessaire; elle est en vérité la lumière qui fait reconnaître la lumière dans la nature profonde de toutes créatures.

   Cette mèche du cœur doit s'allumer au cours de la transformation de soi. Sur la route de l'exploration de la Vie, cette inconnue, les secrets se révèlent les uns après les autres. Quand la lumière est perçue au cœur même des êtres et des choses, il n'y a plus d'explorateur. Il est désormais confondu avec l'exploration. Il n'y a plus que la Vie qui se déploie, puissante et tranquille, libre de tout obstacle, dans un vaste mouvement d''Amour qui embrasse tout en Un'.

Extraits - Lotus Bleu, juin-juillet 1991

Vers une Nouvelle Perspective - Par Radha BURNIER

   'Le monde est beaucoup trop en nous'. Il enferme l'individu dans les problèmes et les exigences de la vie quotidienne avec des changements inattendus et même désagréables. Les difficultés de l'homme commencent dans la tendre enfance, peut-être parce que ses parents sont indifférents ou parce qu'ils ne savent pas comment l'aider. Plus tard, les problèmes se multiplient - à l'école ou au collège, au cours de la vie conjugale, avec les tensions ajoutées par la pratique d'une profession ou l'administration des biens. La vie accumule de nombreuses responsabilités - les exigences d'une situation particulière, les personnes auxquelles on est lié, la famille et les collègues professionnels. Les circonstances entraînent chacun dans des actions involontaires.

   Les gens peuvent avoir l'impression qu'ils ont un certain choix dans le mariage, dans les amis qu'ils se font ou dans les intérêts qu'ils cultivent. Mais le 'choix' est souvent tout à fait illusoire. Le mariage peut apparaître comme le résultat d'un libre choix, mais, en fait, les circonstances mettent l'individu en contact avec un nombre très limité de gens, et ses impulsions intérieures, entrant en jeu dans ce contexte et ce cercle particuliers, créent pour lui un 'choix' qui n'est pas un véritable choix. Plus ou moins, il 'tombe dans les bras' de la situation ; s'il est assez intelligent, il peut tirer le meilleur parti de cette situation.

   Depuis la tendre enfance, les circonstances extérieures ont façonné l'individu selon un modèle et l'ont pourvu de valeurs qu'il a assimilées inconsciemment. Elles sont la source des impulsions cachées qui se manifestent en action. En Orient, on parle de 'l'esclavage du karma'. Karma n'est pas une loi compliquée à l'œuvre dans l'univers ni un processus abstrait. Karma se manifeste dans la vie de l'homme accablé par son environnement et par les conditions extérieures. L'homme est amené à des actions et à des poursuites involontaires parce que, depuis ses plus jeunes années, il absorbe, tel une éponge, les idées et les valeurs qui prévalent autour de lui. Ces valeurs sont de différentes sortes et l'individu est souvent inconscient de leurs implications. Il peut les modifier un peu mais, néanmoins, il accepte le conditionnement. Ses poursuites, qui apparaissent comme étant librement choisies, proviennent du terrain constitué par les notions qu'il a absorbées.

   Ce que les gens appellent 'le monde' comprend de nombreux attraits. Il y a l'attrait du succès, de l'argent, du pouvoir et du plaisir. Ce sont comme des lumières brillantes au loin, et la vie d'un individu consiste généralement à se diriger vers elles. Mais elles sont comme le feu follet qui n'a qu'un semblant d'existence. Elles correspondent aux poursuites du mental, basées sur des notions, des idées et des valeurs inconscientes ou partiellement conscientes. Le désir projette les objets de désir et nous nous imaginons que ceux-ci ont une existence réelle. Comme beaucoup de gens les voient, ils acquièrent une réalité illusoire, mais c'est seulement le désir qui en fait des objets.
...

   L'individu adopte des attitudes en relation avec les gens, les choses, les idées ; il y a des pensées qui naissent en lui ; des affiliations qu'il forme ; des antagonismes dont il souffre. Toute cette complexité de sympathies et d'antipathies, d'espoirs et de craintes, prend naissance dans sa conscience à partir des valeurs qu'il a assimilées. Ainsi, chaque homme fait son chemin dans la vie, en étant la plupart du temps inconscient de ce qui se passe en lui, ne se rendant pas compte de ce qu'il poursuit ni pourquoi il le poursuit, s'imaginant que le monde contient des objets après lesquels il doit courir, et ainsi projetant une image du monde qui ne correspond pas à la réalité. Ainsi pour chaque personne il y a un monde qui est comme un mirage jaillissant de sources cachées en lui-même et qu'il prend pour le monde réel.

   L'essence de la mondanité réside dans l'absence de conscience (Avidya) de ce qui nous arrive, dans l'absence de conscience du fait que 'le monde' est construit par notre mental, qu'il a sa source en nous-mêmes. La mondanité naît du fait d'ignorer que ce qui est projeté par le mental ne correspond pas à ce qui est. Si nous n'étions pas aveugles, nous ne serions pas mondains. L'homme qui voit - l'homme intelligent - se rend compte que ce qui est caché en lui-même l'incite à une variété d'actions, d'attitudes, de positions, d'affiliations et de rejets, qui tous semblent être des actions libres mais qui en fait ne le sont pas. L'absence de conscience de ce qui se passe à l'intérieur n'est pas seulement absence d'intelligence mais absence de liberté, parce qu'elle permet au 'monde' de pousser l'individu dans des modèles de pensée, dans des modes d'action, dans des ornières et des routines.

   Bien que le monde soit trop en nous en un sens, dans un autre sens la plupart d'entre nous l'ignorent totalement. Nous ne sommes pas 'dans le monde' parce que nous sommes inconscients et insouciants de ce qui lui arrive. Il y a une pauvreté épouvantable et largement répandue, et une tyrannie dans la plus grande partie du monde, qui supprime des êtres humains, les oblige à obéir par la peur, réduit leur dignité, les prive de la possibilité d'éveiller ce qui est profond et subtil dans la conscience humaine. Le monde libre représente vraiment une superficie très restreinte. Il y a la cruauté inimaginable que l'homme commet sur les animaux et sur ses compagnons humains. La torture est acceptée comme faisant partie de la police d'état par presque tous les pays du monde. Quand l'anarchie augmente, la tendance est à la représentation, à l'état monolithique. Mais tout ceci, qui fait partie du monde, n'est pas dans la conscience de la majorité des gens sauf comme une information occasionnelle. Ainsi le monde continue tandis que chaque individu vit sur sa propre île, enfermé dans ses préoccupations particulières - sa famille, ses anxiétés et ses ambitions. Il ignore le reste du monde avec sa beauté et ses tragédies.

   Le monde d'aujourd'hui est un monde de terrible insécurité, politique, économique et sociale. Il y a de nombreuses causes à cela. La population grandissante, entraîne la diminution des ressources et l'augmentation des tensions. Les gens réclament de plus en plus d'objets et se sentent en insécurité lorsqu'ils voient que les ressources se réduisent. L'insécurité ne peut qu'engendrer la peur et ceci est visible partout dans les agitations, les grèves, les groupements de personnes pour protéger leurs propres intérêts. Ainsi le monde devient de plus en plus divisé lorsque les gens associent leurs ressources pour surmonter leur insécurité et leur peur.

   Quand il est effrayé, quand il se sent menacé par ce qui arrive autour de lui, chaque homme s'enferme davantage en lui-même. En Inde, où, dans le passé, les gens souffraient peu de l'envie, où ils regardaient ceux qui avaient plus qu'eux avec des yeux paisibles et un aimable contentement, on trouve maintenant une augmentation de l'agression et de la jalousie nées de la peur. Chaque personne qui se sent menacée renforce sa carapace et consolide les affiliations qui, pense-t-elle, la protégeront. Ses préjugés sont aussi renforcés. Quand la vie est pleine de peur et de pression, le mental humain perd son sens de la perspective. En l'absence de perspective, il ne peut y avoir la compréhension de ce qui se passe, ni la possibilité de résoudre les difficultés. On ne peut prévoir le danger si le regard est focalisé avec une étroitesse de vue sur ce qui est juste devant soi. Un homme qui se tourmente pour un peu de boue sur la route et marche la tête baissée peut tomber dans un précipice. Le besoin du moment qui monopolise l'attention rend impossible le fait de voir ce qui a besoin d'être vu, et plus encore le fait de trouver une réponse au problème. L'étroitesse de vue de l'homme préoccupé de lui-même paralyse sa vision et frappe son mental d'incapacité.
  ....

   Un mental qui a une prédilection pour une chose ou une autre ne peut avoir de perspective. La partie à laquelle il s'attache peut lui sembler de grandes dimensions, mais ce n'est qu'une partie. Un mental qui fonctionne par fragments selon les convenances du moment s'illusionne parce qu'il ne peut pas voir le tout. Avoir un sens de perspective et être conscient de résultats plus larges signifie non seulement que le mental ne doit pas être partial mais qu'il doit être sensible. Quand il y a insensibilité, il y a étroitesse de vue. Si le mental ne voit que l'évident, le concret, s'il ne peut voir ce qui est subtil, ce qui réside sous la surface, s'il ne peut répondre à ce qui n'est pas exprimé, aux suggestions venant de l'intérieur, beaucoup de choses lui échappent. Pour voir le tout, le mental et le cœur doivent devenir plus sensibles.

   L'insécurité, comme nous l'avons dit, entraîne des gens dans des préoccupations égocentriques. Il y a une poursuite incessante des objets de désir, de tout ce qu'un homme peut obtenir, parce qu'il sent qu'en un instant il peut les perdre pour toujours. L'entraînement vers le plaisir, ou tout entraînement qui a une motivation personnelle, rend insensible. L'insécurité conduit à affirmer sa propre position, à se définir soi-même comme Musulman, Juif, Indien ou autre. Les identités que nous nous donnons, les affirmations que nous faisons de notre propre personnalité, sont toutes des symptômes de l'étroitesse de vue née de la préoccupation et de la motivation égocentriques qui créent l'insensibilité. L'identité avec une fonction, en tant qu'ouvrier, fonctionnaire, homme riche, homme pauvre, l'identité avec l'apparence physique, naissent, comme nous l'avons dit, de facteurs de conditionnement qui agissent depuis la naissance. Etre intelligent exige qu'on voit tout ceci et qu'on s'en défasse.

   Le premier but de la Société Théosophique parle de former un noyau de Fraternité Universelle sans distinction de race, credo, caste, sexe ou couleur. Il y a d'autres distinctions qui ne sont pas mentionnées. Cela implique qu'on doive aller profondément en soi-même pour nier toutes ces valeurs, idées et notions qui, se tenant cachées à l'intérieur du mental, projettent les objets de désir et les nombreuses illusions auxquelles nous nous attachons. Être Théosophe signifie être libre, apprendre à regarder intelligemment, à trouver en soi-même cet état qui est pureté et austérité. Si on peut renoncer aux poursuites, cesser de se créer des illusions, si on n'affirme sa personnalité d'aucune manière, on acquiert une simplicité absolue. La simplicité n'est pas une affaire de vêtements extérieurs ou de circonstances. C'est un état qui naît quand on ne s'attache à rien. C'est à ce stade de simplicité, de Samnyasa ou austérité, qu'on peut découvrir la sagesse afin de résoudre les problèmes de l'humanité et de faire du monde un endroit meilleur. Il est urgent d'opérer un tel changement.
Extrait - Il n'y a pas d'autre chemin - Editions Adyar

Travailler pour la cause commune - H.P.Blavatsky

   Nombreux sont les membres énergiques de la Société Théosophique désireux de travailler, et de travailler réellement. Mais pour prix de leur aide, ils veulent que tous les travaux soient accomplis à leur manière, et non à celle de quelqu'un d'autre. Et si cela ne se fait pas, ils sombrent dans l'apathie ou quittent définitivement la Société, en déclarant haut et fort qu'ils sont les seuls vrais théosophes. Ou bien, s'ils restent, ils s'efforcent de faire valoir leur propre méthode de travail au détriment de tous les autres travailleurs sérieux. Ceci est un fait, mais ce n'est pas la Théosophie. Cela n'aboutirait qu'à voir la Société bientôt divisée en diverses sectes.

   Est-ce là une perspective souhaitable pour la Société Théosophique ? Cette séparativité rime-t-elle avec l'Altruisme de la Fraternité Universelle ? Est-ce là ce qu'enseignent nos nobles Maîtres ? Frères et Sœurs, la décision de voir cette Fraternité accomplie ou non repose entre vos mains. Vous travaillez, et vous travaillez beaucoup : mais afin d'œuvrer réellement à notre Grande Cause, il convient d'oublier toutes nos conceptions personnelles sur les façons d'entreprendre les travaux à accomplir. Que chacun d'entre nous travaille à sa manière, sans chercher à imposer ses idées de travail à ses voisins. Souvenez-vous comment l'Initié Paul mit en garde ses correspondants contre leur tendance à être sectaires, au sein de l'Église chrétienne primitive, disant : «Je suis de Paul, et moi d'Apollos » (Corinthiens, I,12), et faisons profit de cet avertissement. La Théosophie est fondamentalement non sectaire, et travailler pour elle constitue l'entrée vers la Vie Intérieure. Mais seul peut y pénétrer celui dont l'esprit de Fraternité est le plus haut et le plus authentique ; toutes les autres tentatives pour y pénétrer seront vaines ou anéanties sur le seuil.

   Mais Karma réconciliera toutes nos différences d'opinion. Un «  compte » rigoureux de nos véritables travaux sera tenu et les « salaires » correspondants seront mis à notre crédit ; mais un compte tout aussi rigoureux recensera les entraves auxquelles nous soumettrons nos voisins au nom de récriminations personnelles. Croyez-vous qu'il soit indifférent d'entraver la force de la Société Théosophique - quel que soit le dirigeant qui la représente - dans l'accomplissement du travail qui lui a été assigné ? Voilà pourquoi, aussi sûrement qu'une force karmique est à l'œuvre derrière la Société, aussi sûrement cette force exigera le compte de toutes ces entraves - et celui qui pense pouvoir opposer sa faible personne à l'exécution des tâches fixées est bien téméraire et ignorant.

   Voilà donc pourquoi «l'Union fait la force », pourquoi tout porte à dépasser les différences personnelles pour toutes les fondre en un travail commun envers notre Grande Cause.

(Extrait du second message de HPB à la Section américaine, 1889)
The Theosophist, mai 2013

Mention légales